L’agarwood, également appelé bois d’agar, bois d’aloès, gaharu ou oud, est l’une des matières premières les plus précieuses de la parfumerie. Sa valeur ne repose pourtant pas sur le bois normal de l’arbre, mais sur une transformation pathologique rare : l’imprégnation progressive de ses tissus par des métabolites résineux produits en réponse à une agression.
Le Laos constitue une origine historique et particulièrement recherchée, principalement associée à Aquilaria crassna. Une origine « 100 % Laos » doit toutefois être démontrée par une traçabilité complète : l’agarwood existe également dans plusieurs autres régions d’Asie.
1 — Quelle est la véritable définition de l’agarwood ?
L’agarwood n’est ni une résine récoltée à la surface du tronc, comme le benjoin, ni le bois naturellement odorant d’une espèce botanique.
Il s’agit d’un bois devenu résineux à l’intérieur de certains arbres, principalement des genres Aquilaria et Gyrinops, appartenant à la famille des Thymelaeaceae.
Le bois sain est généralement clair, léger et peu odorant. Après une blessure et sous l’effet de différents stress biologiques ou abiotiques, l’arbre déclenche une réponse de défense. Des métabolites secondaires s’accumulent progressivement dans les tissus voisins, qui deviennent :
- plus foncés ;
- plus denses ;
- plus riches en composés extractibles ;
- fortement odorants lorsqu’ils sont chauffés ou distillés.
Le terme « agarwood » désigne donc l’association du tissu ligneux et des substances résineuses produites par l’arbre. Une huile de oud est, quant à elle, le produit obtenu par extraction ou distillation de ce bois imprégné.
2 — Comment l’agarwood se forme-t-il ?
La formation naturelle peut être initiée par :
- une blessure mécanique ;
- l’attaque d’insectes ;
- la rupture d’une branche ;
- une infection microbienne ou fongique ;
- une combinaison de plusieurs stress.
L’implication de champignons est fréquente, mais l’agarwood ne peut pas être défini comme le simple résultat d’une infection par une espèce fongique unique. Il s’agit d’une réaction physiologique complexe de l’arbre, modulée par son patrimoine génétique, son environnement et la nature de l’agression.
La résinification peut également être provoquée dans les plantations par :
- perforation ou entaille du tronc ;
- insertion de clous ou dispositifs mécaniques ;
- inoculation de microorganismes ;
- injection de préparations biologiques ou chimiques ;
- systèmes combinant blessure et inoculation.
Un agarwood induit peut être parfaitement naturel au sens chimique : les métabolites sont bien produits par l’arbre. Il doit néanmoins être distingué d’un bois formé spontanément, car l’âge, la densité de résinification et le profil olfactif peuvent différer.
3 — Quelle est la place particulière du Laos ?
Au Laos, l’agarwood est principalement associé à Aquilaria crassna Pierre ex Lecomte, espèce naturellement présente dans plusieurs pays d’Indochine : Laos, Cambodge, Myanmar, Thaïlande et Vietnam.
L’expression « origine unique du Laos » ne signifie donc pas que l’espèce est exclusivement laotienne ni que tout agarwood provient du Laos. Elle désigne une matière dont :
- les arbres ont poussé au Laos ;
- la résinification s’est produite ou a été induite au Laos ;
- le bois a été récolté dans une filière laotienne identifiée ;
- les opérations de préparation et, le cas échéant, de distillation sont documentées.
L’origine laotienne est recherchée pour ses profils profonds, boisés, balsamiques, légèrement fumés et parfois fruités ou animaux. Elle ne peut cependant pas être établie par la seule appréciation olfactive.
Une matière revendiquant une origine exclusivement laotienne doit être accompagnée de documents de récolte, de transformation, d’exportation et de conformité CITES cohérents.
4 — Comment obtient-on l’huile de oud ?
Les parties de bois imprégnées sont séparées du bois clair, puis fragmentées ou broyées. Selon les procédés, elles peuvent être mises à tremper ou subir une fermentation contrôlée avant la distillation.
L’huile peut être obtenue par :
- hydrodistillation ;
- entraînement à la vapeur ;
- extraction par solvant ;
- extraction au CO₂ supercritique ;
La durée du trempage, les microorganismes présents, le pH, la température et la conduite de la distillation modifient fortement le résultat.
Une huile issue d’une longue fermentation peut développer des facettes animales, cuirées ou fromagées. Une distillation plus directe préserve généralement davantage les notes boisées, épicées et balsamiques. Deux huiles provenant du même bois peuvent donc présenter des profils très différents selon leur procédé d’obtention.
5 — Quelles sont ses principales caractéristiques chimiques ?
L’agarwood se caractérise principalement par deux grandes familles.
Les sesquiterpènes : la signature volatile
La fraction odorante contient de nombreux hydrocarbures sesquiterpéniques et sesquiterpénols appartenant notamment aux familles des agarofuranes, eudesmanes, guaianes, eremophilanes et cadinanes.
Parmi les composés fréquemment rapportés figurent :
- l’agarospirol ;
- l’α-agarofurane et le β-agarofurane ;
- le jinkoh-erémol ;
- le kusunol ;
- le valerianol ;
- le 10-épi-γ-eudesmol ;
- différents guaiènes, selinènes et eudesmols.
Ils participent aux facettes boisées, terreuses, balsamiques, épicées, fumées ou animales de l’huile. Leur répartition varie selon l’espèce, l’arbre, le mode d’induction et la distillation.
Les 2-(2-phényléthyl)chromones : les marqueurs du bois résinifié
Les dérivés de 2-(2-phényléthyl)chromone constituent une famille particulièrement caractéristique de l’agarwood. Ils s’accumulent lors de la réponse de défense et sont généralement bien plus abondants dans le bois résinifié que dans le bois sain.
Moins volatils que les sesquiterpènes, ils sont davantage associés :
- à la fraction lourde du bois ;
- aux extraits et résinoïdes ;
- à l’odeur développée lors du chauffage ou de la combustion ;
- au degré de résinification.
Ils constituent donc des marqueurs importants pour distinguer un véritable agarwood d’un bois simplement parfumé ou teinté. Des chromones spécifiques ont notamment été isolées à partir d’agarwood de Aquilaria crassna provenant du Laos.
6 — Comment authentifier un agarwood du Laos ?
Une caractérisation complète peut associer :
- la GC-FID et la GC-MS pour les sesquiterpènes et les composés volatils ;
- la HPLC-DAD ou la LC-MS pour les 2-(2-phényléthyl)chromones ;
- l’ATR-FTIR pour comparer l’empreinte globale du bois ou de l’extrait ;
- l’analyse microscopique pour observer la répartition de la résine dans les tissus ;
- l’analyse génétique lorsque l’ADN est suffisamment conservé ;
- l’étude des documents de récolte, de transformation et d’exportation ;
- la comparaison avec des échantillons de référence laotiens authentifiés.
La chimie peut démontrer qu’un échantillon correspond à un véritable bois résinifié d’Aquilaria. Elle peut également mettre en évidence des ressemblances avec des lots laotiens. En revanche, une attribution géographique certaine au Laos reste difficile sans traçabilité documentaire et référentiel analytique suffisamment étendu.
7 — Quelles fraudes ou substitutions rechercher ?
L’expertise peut mettre en évidence :
- du bois sain artificiellement parfumé ;
- un bois teinté ou imprégné d’une résine étrangère ;
- une substitution par une autre espèce ;
- un mélange de plusieurs origines géographiques ;
- une huile reconstituée à partir de molécules synthétiques ;
- une dilution par une huile végétale, un solvant ou un support ;
- l’ajout d’arômes fumés, boisés ou animaux ;
- une fausse déclaration « sauvage », « ancien » ou « Laos » ;
- une discordance entre la matière et les documents CITES.
Une couleur sombre ou une densité élevée ne suffisent pas à démontrer la qualité. De même, le fait qu’un fragment coule dans l’eau constitue seulement un indice de densité et de résinification, non une preuve absolue d’authenticité ou d’origine.
8 — Pourquoi la traçabilité CITES est-elle indispensable ?
Les espèces des genres Aquilaria et Gyrinops productrices d’agarwood sont encadrées par la Convention sur le commerce international des espèces menacées. Leur commerce international nécessite des documents adaptés à la nature du produit et à son origine.
L’examen doit notamment vérifier :
- le nom botanique déclaré ;
- l’origine sauvage ou cultivée ;
- le pays de récolte ;
- le pays de transformation ;
- la description du produit : bois, poudre, copeaux, extrait ou huile ;
- la cohérence entre les quantités, les dates et les permis.
Une huile distillée hors du Laos à partir de bois laotien peut conserver une origine botanique et matérielle laotienne, mais ne doit pas être présentée comme intégralement produite au Laos si la transformation a eu lieu ailleurs.
Conclusion
Le véritable agarwood est un bois pathologiquement résinifié, formé par la réponse de défense d’un arbre du genre Aquilaria ou Gyrinops. Il ne doit être confondu ni avec du bois sain parfumé ni avec une simple reconstitution olfactive de oud.
L’agarwood du Laos, principalement associé à Aquilaria crassna, constitue une origine particulièrement recherchée. Son caractère exclusivement laotien ne peut cependant être établi par l’odeur ou par un seul marqueur chimique.
L’authentification exige de croiser l’espèce botanique, les sesquiterpènes, les 2-(2-phényléthyl)chromones, le mode de résinification, le procédé d’extraction et la traçabilité CITES.
L’analyse transforme une trace en information scientifique en rendant visible ce qui ne l’était pas ; l’expertise du Laboratoire Signatures transforme ces résultats en explications, puis ces explications en conclusions.
Pour aller plus loin
- Shivanand P., Arbie N.F., Krishnamoorthy S., Ahmad N. (2022). “Agarwood—The Fragrant Molecules of a Wounded Tree.” Molecules, 27(11), 3386.
- Naef R. (2011). “The Volatile and Semi-Volatile Constituents of Agar wood, the Infected Heartwood of AquilariaSpecies: A Review.” Flavour and Fragrance Journal, 26(2), 73–87.
- Gao M., Han X., Sun Y. et al. (2019). “Overview of Sesquiterpenes and Chromones of Agarwood Originating from Four Main Species of the Genus Aquilaria.” RSC Advances, 9, 4113–4130.
- Li W., Cai C.H., Dong W.H. et al. (2019). “Dimeric 2-(2-Phenylethyl)chromones from the Agarwood of Aquilaria crassna in Laos.” Fitoterapia, 133, 12–16.
- Lee S.Y., Ng W.L., Mahat M.N., Nazre M., Mohamed R. (2016). “DNA Barcoding of the Endangered AquilariaSpecies.” Ecology and Evolution, 6(8), 2466–2476.
- Thompson I.D., Lim T., Turjaman M. (2022). Expensive, Exploited and Endangered: A Review of the Agarwood-Producing Genera Aquilaria and Gyrinops. ITTO Technical Series no 51.
- CITES. “Agarwood-Producing Taxa: Aquilaria spp. and Gyrinops spp.”
- Royal Botanic Gardens, Kew. Aquilaria crassna Pierre ex Lecomte. Plants of the World Online.
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